Les maîtres thérapeutes

Les ailes de l'art équestre | Episode 1

11/18/20246 min read

Chez Nataschaa, les chevaux soignent.

C’est en octobre 2024, à l’occasion de mon premier voyage dans le Yukon, que j’ai fait la rencontre de Nataschaa et de son projet à la Heart Heaven Farm. Durant un mois, j’ai eu la chance de vivre à ses côtés et de l’aider à s’occuper de sa dizaine d’équidés.

L’ensemble des chevaux, ainsi que les quelques vaches, chèvres, poules de la structure, et pas moins d’une quarantaine de salariés, constituent le cœur d’un programme thérapeutique visant à accompagner des familles de premières nations yukonnaises.

En effet, l’ensemble des personnes issues des peuples natifs d’Amérique ont été lourdement impactés par la colonisation européenne. Pour les peuples du territoire canadien, cela a impliqué, entre autres, l’arrachement de toute une génération d’enfants à leurs familles et une scolarisation forcée dans des pensionnats d’assimilation (residential schools, en anglais). Dès leur plus jeune âge, des milliers d’enfants ont été forcés à tirer un trait sur leurs cultures, leurs langues, leur histoire, tout en subissant des mauvais traitements et abus en tous genre. Je ne rentrerai pas dans les détails ici (vous pouvez trouver des informations sur de nombreux sites, comme celui-ci par exemple), mais nous pouvons facilement imaginer que cette génération, celle d’avant et toutes celles d’après, sont et ont été grandement impactées et traumatisées par ces « écoles » ainsi que l’ensemble des autres mesures créées à leur encontre.

Nataschaa et Magic

Pour accompagner les humains dans leurs processus de guérison, Ginger, Magic, Brumbles, Grace, Hero, Cow-boy, Rocco, Bobo, Charlie et Ben se montrent présents. Avec eux, les membres des familles (ré)expérimentent le contact avec le vivant, se (re)connectent à eux-mêmes, (re)trouvent un miroir émotionnel à travers lequel ils peuvent (re)prendre conscience de qui ils sont. Les hommes et les femmes de chevaux le savent, ces animaux ont énormément à nous apporter.

Le cheval offre à l’humain un miroir émotionnel authentique. Il réagit immédiatement et de la manière la plus honnête qui soit au stress, à la cohérence (ou l’incohérence) émotionnelle ou encore à l’intention des personnes qui interagissent avec lui. Il permet d’explorer des échanges entièrement basés sur la communication non-verbale, ce qui offre une approche tout à fait différente (et complémentaire parfois) à l’approche thérapeutique verbale et clinique. Avec le cheval, l’interaction se fait en toute authenticité. L’animal a ce pouvoir de percevoir l’humain tel qu’il est, dans sa globalité, le tout sans émettre le moindre jugement. Il permet une restauration du lien à soi, à son environnement et aux autres.

Nataschaa m’explique que, comme tous thérapeutes, les chevaux ont aussi besoin d’être aidés et appuyés. En effet, ils prennent tous leur rôle très à cœur et ont parfois tendance à s'oublier. Il soutiennent les membres du programme, mais ont moins l’occasion de travailler pour eux-mêmes, avec des personnes plus qualifiées sur des séances qui leur sont entièrement dédiées.

Au moment même où je me trouve à Haines Junction, un stage d’une douzaine de jours est organisé au sein du programme, à destination des chevaux et les salariés. L’intervenant se nomme Brooke Rempel et Nataschaa me propose d’assister à certaines des sessions de travail.

Je ne connais pas Brooke, mais lorsque je commence à faire quelques recherches sur son site web, je vois que son travail se concentre sur le lien émotionnel entre humains et chevaux. Son but est d’outiller les gardiens pour qu’ils puissent identifier les besoins exprimés par leurs chevaux et y répondre de la meilleure manière possible. La conscience de l’espace, de sa propre présence et de sa respiration est au centre de ces enseignements.

Alors que j’assiste aux premières séances de travail, je constate que Brooke a l’œil affuté. Elle lit le cheval dans ses moindres détails et n’hésite pas à revenir à la base, à prendre le temps d’expliquer et de traduire chaque mouvement ou comportement. Le fait de prendre ce temps-là en amont aide à désamorcer des situations de tension, et à identifier la cause du problème abordé en séance.

Kyra et Grace

Nataschaa et Ginger : Ginger a probablement été maltraitée avant d’arriver à la ferme, et nous communique un mal-être et une angoisse liée aux soins à l’attache et au contact de la main humaine (pansage, mise du filet, etc.). Sa tension s’exprimant majoritairement à l’arrêt, Brooke propose des exercices de décontraction par le mouvement.

Ceremony et Brumbles, jument qui exprime un certain inconfort au montoir.

Nataschaa et Magic la dévouée

Après avoir assisté aux séances de Ginger et Brumbles, je vois arriver dans le rond de longe Magic, la jument pie noire.

Magic est un exemple assez probant des difficultés par lesquelles peuvent parfois passer les chevaux de thérapie. C’est une jument âgée d’une dizaine d’années, qui prend son travail très à cœur. Elle se montre si dévouée qu’elle en vient à s’oublier elle-même et à ne plus laisser transparaître d’émotions ou de besoins. Elle fait son travail, elle prend sur elle, elle fait tout parfaitement, oui, mais seul son corps est présent dans le processus. Ces derniers mois, Magic semble avoir activé un mode automatique au travail. L’ensemble des séances de la semaine la concernant a été focalisée sur comment la faire revenir. Son corps est là, mais son esprit, où est-il ? Il a fallu lui dire Tu sais, tu as le droit de ne pas toujours être parfaite, d’ailleurs tu as le droit de ne pas toujours être présente physiquement. Cependant, j’aimerais, lorsque tu décides d’être présente, que tu le sois physiquement et mentalement. Il a ensuite été question d’imaginer une suite pour elle. Comment, lorsque les chevaux sont utilisés pour aider les humains, faire en sorte de les préserver entièrement ? Comment garder ce partenariat vivant et éclatant ? Comment ne pas prendre les choses trop sérieusement ? Et comment outiller l'ensemble du personnel pour agir en ce sens ? La thérapie est une aire particulière dans le monde du cheval, mais ces questionnements débordent clairement sur les autres disciplines de loisir et de travail.

J’aime comme Brooke parle de conversation. Chaque signe envoyé par le cheval est la proposition d’un début de dialogue. C’est à l’humain de décrypter les messages envoyés par l’animal, de lui répondre et de lui signifier qu’il est compris. A partir de là commencent des échanges basés sur l’entente et la confiance. L’humain connaît davantage son compagnon, qui est alors motivé à donner le meilleur de lui-même, parce qu’il est entendu.

Après un travail décomposé en plusieurs étapes, Mélodie tente de monter sur Brumbles. Si la décontraction n’est pas encore totale, la décomposition, la lenteur et le temps pris pour désamorcer l’inconfort paient.

Je pourrais développer encore longtemps tant ce que je viens d’écrire ne représente qu’un échantillon bien trop partiel de tout ce que j’ai pu écouter pendant ce stage, et plus globalement au cours de mon mois de vie dans ces écuries.

Je tiens à remercier tout spécialement Nataschaa, qui m’a permis de découvrir un bout de son univers et de mettre un pied dans le monde de la thérapie assistée par les chevaux. Merci à Brooke pour ses enseignements enrichissants, qui me donnent envie d’en apprendre toujours plus sur ce que les chevaux ont à nous dire.